Je considère avec inquiétude mon petit déjeuner sur la table de la cuisine. Et je m’interroge.

Quand j’étais gamine, tous les matins, ma mère nous servait un bol de café au lait accompagné de tartine de beurre et de confitures faites maison. Et même, parfois, du miel, quand les finances de la famille étaient au plus beau. C'est-à-dire assez rarement. Mais là n’est pas la question.

Nous avalions nos tartines avec délice et partions joyeusement pour l’école, sans nous poser de questions. Et tout n’allait pas si mal question santé.

Mais voilà, c’était il y a fort longtemps, au siècle dernier, bien avant que les diététiciens de tous bords viennent fourrer leur nez dans nos assiettes, transformant l’époque actuelle en un véritable cauchemar.

Car orthorexique je deviens ! Vous savez, cette obsession quasi maladive de manger sainement !

En effet, qu’imaginer d’autre en considérant ce repas matinal dont je trouve beaucoup moins d’enthousiasme à me régaler ? Je manquerais même franchement d’appétit. Surtout depuis que j’ai lu que…

danger toxiqueBon, je résume. Lait = poison. Pain au blé = poison. Sucre = poison. Miel ? A la rigueur, et encore… Tout dépend lequel.

Beurre = poison. Café, thé = poison.

Céréales ? Celles si à la mode et tellement recommandées, envahissant les rayons des supermarchés avec tant de nouvelles variétés, même les amincissantes, vous savez… Que nenni !

Tisanes ? A la rigueur. Mais l’eau…

Un chocolat chaud et une viennoiserie ? Surtout pas : poison + poison + poison. Le toxique prend une valeur exponentielle.

En effet, si je détaille :

Le lait si connu pour le calcium qu’il apporte n’en apporterait justement pas. Enfin… Si. Mais du « mauvais » calcium qui ne se fixe pas sur les os. En plus, un aliment bourré d’antibiotiques dont on goinfre les animaux…

Le blé est mauvais pour les articulations et il accélère le vieillissement.

Le sucre ? Même pas en rêve. Non seulement il détériore les dents mais, en plus, il attaque le peu de calcium que le corps contient.

Miel ? Oui mais… C’est du sucre pur. En plus, venant de végétaux ultra pollués et mélangés à un tas d’ingrédients douteux, provenant de pays encore plus douteux.

Beurre ? Le roi du cholestérol, vous savez, ces bestioles microscopiques qui s’accumulent dans les artères jusqu’à les boucher.

Café ? Thé ? Diabolisés pour leurs excitants alors qu’on murmurerait à présent qu’ils seraient bons pour lutter contre la maladie d’Alzheimer. Mais en toutes petites doses.

Jus de fruit ? Il ne fait que passer dans l’estomac comme un TGV, sans laisser au corps le temps de se charger de ses vertueuses vitamines. Si toutefois, il en reste. Sans compter le sucre et les produits ajoutés. De plus, souvent stérilisé, il n’a plus grand-chose de son aspect naturel. Idem pour les jus de légumes. D’ailleurs, un légume et un fruit ne doivent pas se boire mais se manger. Et encore, à condition qu’ils soient estampillés par la sacro-sainte étiquette nous garantissant un produit à peu près mangeable.

ST830980Bref. Je me rends compte que, quoi que je me prépare, c’est de la mort programmée. A petit feu, certes, mais assurée. Il n’est pas un seul jour où je ne découvre un nouvel article traitant du danger de tel ou tel aliment.

La viande ? Vous voulez rire ! Il y a longtemps que j’ai fait une croix dessus. Autant par esprit moral que par crainte. Poissons ? Je ne veux pas dépeupler la mer. En plus, ils carburent au mercure. Les œufs des poules pondeuses ? Totalement déminéralisés. Fromages ? Pas question. C’est plein de sel, de graisse, même pas stérilisé et fait avec du lait qui sort de pis pas toujours très propres.

Les céréales sous toutes leurs formes épuiseraient le foie. Légumineuses, danger. Pleines de pesticides. Et trop indigestes.

Restent les fruits et les légumes Mais, même bio, bien souvent, ils arrivent par bateaux, du bout du monde. C’est mauvais pour la planète.

Les pas bio sont traités, insipides et plein d’eau. Pareil pour les légumes conservés des années dans des chambres froides et aspergés de je ne sais plus quel gaz.

Les conserves ? Risque de botulisme, d’autant plus qu’on ignore dans quelles conditions d’hygiène elles sont fabriquées et qu’on y retrouve parfois de drôles de choses.

J’ai bien tenté le « frais local » mais j’avoue qu’au niveau des tarifs, je trouvais qu’il y avait quand même de l’abus.

Les patates ? Bio, à la limite. Mais ça fait grossir. Et tous les jours, ça devient quand même un peu lassant.

Les plats tout prêts ? Assaisonnés au glutamate, le furtif E 621, et pleins d’aliments d’origine douteuse ?

Sans compter tous les scandales alimentaires qui éclatent ici et là, à tout moment et ne font que justifier nos inquiétudes.

Ma parole, comment ça se fait que je sois toujours en vie ? Et, le comble, en bonne santé ?

Ainsi, nostalgique, je méditais sur mon petit déjeuner, me demandant quel faux ami m’intoxiquerait aujourd’hui.

Oui, vraiment, orthorexique je deviens.

Quelle ironie ! Manger ou pas, de toute façon, c’est la mort certaine qui m’attend bien avant l’heure.

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Ce n’est pas ce qu’on appelle un dilemme ?

Ainsi je délirais devant mes céréales tandis que le café refroidissait quand mon regard s’arrêta sur un détail salvateur.

C’était la boite de pain grillé, complet bien entendu et, naturellement bio. Une réserve de gluten s’apprêtant à répandre dans mon système digestif sa colle aussi menaçante que destructrice.

Mais que se passait-il quand je ne le savais pas ?

Préférant sourire à cette question, je m’attardai sur ce détail dont je parlais plus haut. Imprimé en rouge en travers de la boite de pain complet, cette révélation rassurante m’affirmait tout de go : « riche en fibres ».

Eh oui ! Plein de gluten mais riche en fibres mon pain complet !

Aussi rapide que l’éclair, mon esprit se lança dans un système d’équations dont je ne voyais plus le bout. C’était genre : d’accord, le blé contient du gluten, mauvais pour les intestins. Mais il contient aussi des fibres, bonnes pour les intestins.

Et alors ?

Oups ! Je commençais à perdre pied devant tant d’ambivalence. Bon ici, mauvais là, que faire ?

Finalement, j’eus le réflexe habituel de me lever, d’ouvrir le vieux buffet de chêne, héritage de… j’ai oublié (en réalité ce n’est pas du chêne mais j’ai aussi oublié le nom du bois), farfouiller entre les tasses et me jeter sur un aliment qui, lui, me semblait le plus salvateur, surtout psychiquement : le chocolat.

Non sans lui adresser en passant ma petite oraison :

La saga du chocolat

 

Coloré d’ébène ou d’ivoire,

Quatre vingt pour cent cacao,

Venu de la Côte d’Ivoire,

De l’Equateur de Macao,

Du pays des noix de coco…

Peu m’importe son origine,

Puisqu’il finira forcément

Sur la table de ma cuisine,

Apprêté religieusement.

Car j’y songe amoureusement.

Chocolat, vas-tu devenir

Desserts goûters ou friandises ?

Charlotte ou mousse, ou bien garnir

Biscuit doré, belle marquise,

Les fleurons de la gourmandise ?

Pourquoi pas dans des papillotes

Enrubanné de fils de lin ?

Ou, bien crémeux, sur ma biscotte,

Chatoyant comme un cipolin,

Et le plus sucré des câlins ?

Te façonner à qui mieux mieux…

Pour qu’on te reconnaisse à peine :

En mets de choix, cérémonieux,

Digne de table d’une reine,

Ou goutte dans une verveine.

A moins que, prise de gaité,

Je te transforme simplement,

De quelques fruits, agrémenté,

En tarte ; comme grand ‘maman

Nous en régalait tendrement.

Ou bien, dans ton simple appareil,

Tout bêtement, si je te croque,

Reste ce bonheur sans pareil.

Ton suave parfum m’évoque

Une extase sans équivoque.

Je rends louange à tes délices,

De carnaval en bamboula.

Tu es le premier de mes vices.

Et que règne l’apostolat

Au dieu béni du chocolat !

L’ayant croqué dans son plus simple appareil, retrouvant ma sérénité d’autrefois, j’avalai un petit déjeuner remis au gout de mon enfance : café, tartines, beurre et confiture.

Et j’en sortis vivante !le bon choix

En confirmant que oui : le chocolat a bien des vertus thérapeutiques.

D’ailleurs, en rentrant, je lui dédierais le parfum subtil d’un bâton d’encens…

Commentaires   
#4 agnes andersen 09-02-2019 08:43
Bonjour Jean-Yves
Merci pour le commentaire.
Et pour le frais local, oups, 1000 excuses. C'est vrai que je donne la version simpliste du consommateur mais que je ne connais pas la version réaliste du producteur. Vous faites bien de le rappeler !
Cela écrit, il s'agit surtout d'un texte humoristique donc un brin porté sur l'exagération, ce qui d'ailleurs est souvent le style de mes articles alimentaires.
Il y en aura d'autres. Mais je ferai attention quand même !
Cordialement.
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#3 Laurent 08-02-2019 20:59
Bonjour,
sympa le poème sur le chocolat.
C'est avec plaisir que je lis vos textes de conférences depuis quelques années, j'y trouve de bonnes connaissances. Merci.
Le commentaire sur l'abus du tarif pour le "frais local" me fais réagir. Je suis paysan bio, l'abus est bien plutôt notre salaire, quand on a la chance d'en tirer un !
A la prochaine.
JYves :-)
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#2 agnes andersen 05-02-2019 13:11
Merci Keri. C'est vrai que la diététique était bien plus simple avant l'invention de l'industrie agro alimentaire. D'autant plus que le chocolat existait déjà ! :lol:
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#1 Keri 05-02-2019 10:55
Ahaha! Je me reconnais bien dans cette description, autant pour l'inventaire du repas avec les mêmes questions et observations, que pour le chocolat que je croque de temps à autre avec tant de bonheur également! :lol:

Merci, j'ai bien aimé lire ce billet.

Keri
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