L’adultère ne commettras point !

J’adore le troisième vendredi du mois.

D’abord parce que vendredi, après la permanence chargée du jeudi, l’impression d’une bouffée d’oxygène m’élève au-dessus du quotidien social soudainement allégé.

Ensuite, vendredi, c’est visites sympas. Car j’organise mon planning pour terminer ma semaine sur une note la plus optimiste possible.

Enfin… Pas d’enfin. Entre les urgences, les événements ne m’en laissent pas toujours l’occasion.

Malgré tout, le troisième vendredi, « ce » vendredi, je le réserve à mon cas social préféré : ma fée Margaux bien aimée.

Quand je dis cas social, je devrais plutôt parler de moi. Car avec Margaux, j’ai souvent l’impression que l’assistante sociale, c’est elle !

Nous en plaisantons d’ailleurs. Et dans cette bousculade du protocole, je constate que plus qu’une personne assistée, « accompagnée » comme on dit aujourd’hui, Margaux me devient une référence. Une conseillère et, oserais-je l’avouer, une amie.

Ben oui ! Comme je me le répète souvent : dérogeant au principe de non-investissement affectif prôné par la théorie du travail purifié, avec Margaux, je m’aventure dans la relation si délicate où la mission technique se transforme petit à petit en complicité d’âmes, en partage d’existences où chacune offre à l’autre une enrichissante partie d’elle-même.

Après tout ! Même si c’est fortement déconseillé, rien ne l’interdit.

De plus, est-ce vraiment inévitable ?

Je remise mon habituelle question en me rendant aux Trois Noisettes, le domaine magique de Margaux. Pour admettre que cette entorse à mon devoir professionnel ne gâche en rien mon plaisir, toujours le même…

Oui. Toujours le même plaisir de traverser la place aux Trois Fontaines pour m'engager dans l'Allée Stivell jusqu'à la maison de Margaux dont le nom « Les Trois Noisettes » m'évoque toujours ce même conte d'Andersen dont nous parlons si souvent elle et moi : Ib et la petite Christine.

D’autant plus qu’aujourd’hui, je souhaite aborder le cas Juliette avec ma fée Margaux.

Que va-t-elle en penser ?

- Depuis quelques jours, j’accompagne une retraitée…

- En soins palliatifs, j’imagine…

- Oui…

- Et ?

Un voile d’affection doit passer dans mes yeux car, spontanément, Margaux pose doucement sa main sur la mienne.

- Ma petite Anne, vous savez bien que vous pouvez tout me dire !

Sourires. Bien sûr que je le sais ! Margaux n’est-elle pas comme une mère spirituelle ? La meilleure des psy ?

Cette image l’amuse quand je lui en parle. C’est qu’au fil des années, j’ai découvert tant de choses sur elle ! Tant de réflexion, de sagesse et de savoir surtout ! Je ne cesse d’être impressionnée par l’étendue de ses connaissances qu’elle justifie toujours de la même façon.

- Savez-vous, Anne ? Mon Antony était un initié ! Il étudiait beaucoup les secrets de la vie. Avec lui, j’ai presque tout appris !

Une vague de tristesse me submerge au souvenir de cet homme extraordinaire, compagnon de Margaux pendant tant d’années.

- En effet, Madame Margaux. Il savait répondre à mes questions les plus saugrenues. Et il expérimentait son enseignement dans son quotidien. Peu de personnes y parviennent. Ça demande un tel travail sur soi-même !

Effaçant discrètement une larme, Margaux élude :

- Je parie que vous avez à nouveau…

- Un problème métaphysique ! Qui me laisse très…

Indécise ? Désolée ?

Je dirais plutôt désolée. Triste et fâchée contre moi-même de ne pouvoir apporter à cette mourante que j’accompagne la paix qu’elle réclame.

Alors, je raconte, en toute simplicité. Comme une fille se confierait à sa mère.

- C’est Juliette. Elle est en fin de vie. Je la vois tous les jours. Je me rends compte à quel point elle a peur de mourir. Et j’ai fini par comprendre qu’elle se reproche ses adultères…

- Fort nombreux, il faut bien le reconnaître ! ironise ma petite voix.

- Et qu’en conséquence, elle s’attend aux pires châtiments une fois de l’autre côté… Comme a dû le lui enseigner sa religion ! termine Margaux, d’une infaillible intuition.

- Ben oui ! J’ai beau lui ressasser le pardon et le non jugement de l’au-delà, rien n’y fait. Elle s’accroche à ses remords qui la rongent pire qu'un cancer en aggravant sa souffrance. Comme si son état ne suffisait pas ! J'ai l'impression qu'elle s'empêche de mourir tellement elle a peur !

Margaux réfléchit quelques instants.

- Je comprends bien ! Mais cette dame est-elle d’un esprit ouvert ou plutôt genre sectaire ?

- Elle me semble très évoluée. En recherche de spiritualité, elle aussi. Pourtant, je ne trouve aucun argument pour la rassurer et adoucir ses derniers instants.

- Pauvre femme ! soupire Margaux. Je ne peux que constater, une fois de plus, combien une interprétation erronée peut causer de mal !

- Vous parlez de la Bible, je suppose ?

- Bien sûr ! Et de ce fameux commandement : « Tu ne commettras point l’adultère ». Le sixième, si j’ai bonne mémoire. Est-ce à cela qu’elle se réfère ?

- Probablement, oui. La culture religieuse traditionnelle !

- Et faussée, enchaîne Margaux. Mon Antony se serait régalé de nous expliquer… Mais vous, Anne, qu’en pensez-vous ?

- Que toute personne non satisfaite avec son conjoint aura tendance à chercher ailleurs. C’est naturel et humain. Où est le mal ?

- Vu sous cet angle, oui. Ça se défend ! Mais s’il s’agissait d’un principe beaucoup plus personnel ?

- Je ne comprends pas, Madame Margaux.

- Antony me disait souvent : la Bible est un sentier à suivre seul. Et uniquement seul. Un enseignement qui s’interprète et s’accomplit en solitaire. Malheureusement, cette doctrine a été détournée par l’Eglise de façon à culpabiliser en imposant des dogmes si frustrants qu’ils en deviennent quasiment impossibles à respecter.

- A première vue, ce jugement semble sévère. Mais en y réfléchissant, je trouve qu’il n’avait pas tort. Cette notion de péché qui surgit à tout bout de champ est insupportable ! J’ai souvent constaté à quel point elle pouvait rendre malade !

- Oui, ma petite Anne. Et savez-vous qu’il y aurait bien plus de tumeurs du sein chez les religieuses et toutes femmes faisant vœu de chasteté ?

- Ah non ! Je l’ignorais !

- Et pour cause ! commente ma finaude Margaux. Toute cette énergie sexuelle qui ne peut s’écouler ! Une telle aberration contre nature ! Comment voulez-vous que ça finisse ?

Je souris à cette boutade qui n’en est pas vraiment une. Mais pour moi, le mystère n’est pas complètement résolu.

- D'accord. La Bible est une affaire strictement personnelle. Mais pour l’adultère, il faut être au moins deux, non ?

Nouveau sourire de mon initiatrice.

- J’attendais ! s'amuse-t-elle dans un petit signe de tête. Alors, dans ce cas précis, qui peut bien être la deuxième personne ?

Je fais le tour de mes connaissances dites ésotériques mais à ce jour, je constate que je n’ai jamais abordé ce problème. Alors, je m’ancre dans ma logique hyper cartésienne : pour qu’il y ait adultère, il faut être deux…

Margaux sourit toujours tranquillement et je devine que, comme d’habitude, elle va revenir à l’origine des choses.

- La Bible utilisée en religion n’a plus grand chose à voir avec sa traduction littérale. La langue hébraïque est si riche de symboles, si pleine de sens cachés ! Si vous l’étudiez dans le texte, en hébreu carré ancien où les voyelles n’existaient pas, elle dévoile des significations secrètes si diverses qu’elle est capable de s’adapter à chacun de nous. Alors, elle mène vraiment à ce chemin de vie personnel dont parlait Antony.

- Il avait étudié la Bible originelle ? En hébreu carré ?

- Pas entière. Ce travail est l’œuvre de toute une vie. Mais certains passages. Dont celui des commandements, justement.

Je me sens comme une élève face à son institutrice préférée. Ou plutôt comme une disciple face à son Maître prêt à lui transmettre l’initiation sacrée.

- Comme vous le soulignez, Anne, dans un adultère, il faut être deux. Et cette évidence simpliste transforme en faute duelle ce qui n’est en réalité qu’un choix de conscience individuel. Jésus avait beaucoup d’esprit. Il ne balançait pas comme ça son enseignement à tout vent ! Il exigeait de ses adeptes un minimum de réflexion. Et lui qui ne jugeait jamais, aurait-il condamné deux personnes commettant l’adultère ? Impensable, non ? Alors, comment expliquer cette énormité ? C’est qu’en réalité, « l'adultère ne commettras point » ne signifie pas « tu n’auras pas de relations sexuelles hors mariage » comme l'enseigne la religion dans un but moralisateur.

Je reste silencieuse, certaine d’apprendre enfin ce qui apaisera Juliette. Du moins, je l’espère.

- Si, plutôt que deux personnes banales qui trompent leurs conjoints, il s’agissait de quelque chose de plus transcendant ? Deux valeurs opposées, par exemple ?

- Comme la vertu contre le vice ?

- Oui. Et, plus précis, la sincérité contre le mensonge. La personnalité contre l’individualité. Ce que vous voulez paraîtrecontre qui vous êtes vraiment…

J’entrevois le déroulement de la pensée de Margaux qui, comme d’habitude, abrège dans un :

- Vous connaissez la suite, je suppose.

- Ça, oui, je la connais. C’est la lutte entre ce que nous sommes capables de faire « pour plaire aux autres » ou « pour nous plaire à nous-mêmes » ?

- Exactement. Il ne s'agit pas d'excuser ou d'encourager le libertinage, loin de là. Mais plutôt de se demander : vais-je choisir la franchise avec moi-même, au risque de déplaire aux autres ? Jusqu’à quel point puis-je rester authentique et non pas manipulée ?  Oserai-je transgresser les principes reçus, s’ils ne correspondent pas à ma vérité, quitte à risquer ma mise au ban et perdre ceux que j’aime ? Suis-je capable de créer mes propres valeurs de référence ? Celles qui correspondent à « qui » je suis et non pas à « ce qu’on me demande d’être» ?

- Autrement dit, refuser de jouer la comédie pour être reconnue ? Et acceptée ? Renoncer à dire oui, par peur de décevoir, alors que je pense non ? Me mentir à moi-même uniquement pour séduire ?

- Oui, Anne. Et cela, combien de fois le faisons-nous dans une seule journée ?

Mal à l’aise, je baisse les yeux. Hypocrisie, contre-vérité, silences fuyants… Toute ma vie est jalonnée de ces instants détestables où je me retiens pour ne pas exacerber la susceptibilité des autres ou, moins valorisant, ne pas ternir l’image que je veux donner de moi. Car inutile d’y mêler un semblant de charité. Je comprends bien que ce n’est pas à cela que Margaux fait allusion.

- Donc, si je résume, commettre l’adultère, c’est tout bonnement être infidèle à soi-même ! En désaccord avec son individualité ! Par intérêt.

Margaux acquiesce d’un signe de tête tandis que je fais le compte de cette prise de conscience.

- Oh là là !

Et comme je me tais, plongée dans une introspection pas très confortable, Margaux me frôle la main avec douceur.

- Oui, Anne. L’adultère énoncé par la Bible n’est autre que se trahir soi-même en piétinant ses convictions les plus intimes. Absolument rien d’autre !

- Donc, si je résume, en définitive, c'est en s'interdisant d'être volage alors que c’était sa véritable nature que Juliette aurait commis l'adultère ?

- En un sens, oui. Refuser d'être soi-même, c'est ça l'adultère. La seule personne que l'on trompe, c'est soi !

Silence et prise de recul.

Pas si simple ! Assurer à Juliette que ses relations extra conjugales n'avaient rien de répréhensible, du moment qu'elle restait sincère avec elle-même ? Démolir d'un coup ses convictions religieuses à un moment si crucial de son existence ? La pousser à remettre en question toute son éducation faussée ? Elle ? Au seuil de la mort ?

J'avoue que je m'en sens incapable. Rien ne laisse supposer qu’elle ira mieux après !

Et, captant ma pensée, Margaux ajoute fort justement :

- Mais transmettre un tel message à Juliette ne sera-t-il pas pire que ce qu’elle craint déjà ?

Ajouter un Commentaire