On me taquine souvent gentiment quand je prétends qu’il suffirait parfois de modifier une expression pour changer un comportement problématique en état d’esprit apportant bien des solutions.

Dans le grand questionnaire national, j’ai proposé de remplacer l’expression « pouvoir d’achat » par « conscience d’achat ».

Evidemment, je me doute bien que personne ne relèvera ce détail qui semble tellement infime, voir inutile.

Pourtant, Fathia, ma dernière stagiaire, s’était penchée sur la question et en avait même fait le sujet de son mémoire de travail social (réf « Vivre de rien » d’agnes andersen, éditions Bataille). Elle faisait partie de ces jeunes idéalistes très capables de changer le monde.

Elle avait déjà distingué pauvreté et précarité, en les définissant comme « revenus inférieurs à un plafond national fixé tous les ans » pour la pauvreté et « impression constante de manque » pour la précarité.

Par la suite, elle avait constaté que bien des gens nantis financièrement se sentaient malgré tout « précaires » alors que d’autres, statistiquement « pauvres », envisageaient leur avenir sans inquiétude.

La différence ? Les « pauvres » sereins se sentaient aimés, entourés, accompagnés. Les « précaires » inquiets souffraient de solitude affective, d’isolement social qu’eux-mêmes avaient le plus souvent provoqué, suite à leurs jérémiades continuelles et leur attention uniquement portée sur leur petite personne. Et sur l’argent.

Evidemment, tout n’était pas aussi net mais, dans l’ensemble, le raisonnement se tenait.

Cette analyse comparative terminée, Fathia aborda une autre notion, celle du « pouvoir d’achat ».

Le plus logiquement, « pouvoir d’achat » signifie « pouvoir acheter ».

Oui mais, acheter quoi ? Acheter qui ? Acheter comment ?

Justement, pour elle, ce terme signifiait qu’on pouvait acheter « tout » puisqu’il ne précisait rien et n’imposait aucune limite.

D’où les problèmes financiers des nombreux cas qu’elle suivait : beaucoup n’allaient pas plus loin que ce terme de « pouvoir », devenu pour eux « un droit » à faire n’importe quoi, principalement à vivre très au-dessus de leurs revenus.

La nuance était là : ceux qui comptaient, géraient leur budget et s’adaptaient tant bien que mal à leur situation et ceux qui ne le faisaient pas. Ils se retrouvaient sans un sou le 10 du mois et venaient quémander des secours à cause de leurs dépenses inconsidérées.

- Quand on a 100 €, on ne peut pas en dépenser 200 ! répétait Fathia, elle-même gérant très prudemment son petit budget d’étudiante.

Sauf que… Ben si ! Quand on a 100 €, un système extrêmement vicieux et profiteur vous fait croire que vous pouvez en dépenser 200. Ça s’appelle le crédit.

Cher crédit ! Cher, oui ! Dans le sens d’onéreux. Mais à cette époque il semblait si facile d’obtenir ce fameux crédit « à la consommation » ! Alors pourquoi s’en priver ?

C’est ainsi que s’accumulaient les dossiers de surendettement… d’autant plus qu’une fois la situation rétablie, rien n’empêchait nos insolvables à recommencer… Jusqu’au dossier de surendettement suivant…

- Le pouvoir d’achat est un leurre, en déduisit Fathia. En réalité, il n’existe pas. Ce terme de « pouvoir » sous entend le plaisir illusoire de « dépenser » mais pas l’acte responsable « d’acheter ». C’est le gaspillage face à l’investissement.

Fathia en revenait à cette notion de « précarité », impression constante de manque. Tous ces gens précaires, riches ou pauvres, avaient beau posséder toujours plus, ça ne leur suffisait jamais.

Quant aux « statistiquement pauvres », beaucoup se contentaient de ce qu’ils avaient et même, partageaient, parce que leur vie était pleine d’une autre valeur bien plus enrichissante : l’amour.

- L’amour ! résumait Fathia. Les précaires ne se sentent pas aimés alors ils essaient de compenser par ce « pouvoir d’achat » qui, en réalité, ne peut quand même pas les combler. Il faudrait remplacer cette expression.

- Et par quoi la remplaceriez-vous ?

- Par « conscience d’achat » répondit Fathia avec évidence. Comme nous en avions déjà parlé.

- Pouvoir ou conscience ? Mais un simple mot pourrait-il vraiment modifier un état d’esprit ?

- Oui, car le pouvoir n’est pas forcément lié à la conscience. La preuve : tant de gens de pouvoir abusent et font n’importe quoi ! Alors que le terme « conscience » implique de la compréhension, une prise de recul donc de la réflexion. Pour moi, j’ai conscience d’acheter ne signifie plus de tout la même chose que je peux acheter. Quand j’ai conscience, je ne me jette pas sur la première promotion qui passe ; je m’arrête pour réfléchir, comparer, chercher d’où vient ce que j’achète, si j’en ai vraiment besoin, si je ne peux pas le fabriquer moi-même, ce que ça deviendra quand j’aurai fini de l’utiliser, si son prix est vraiment justifié… Un tas de choses comme ça ! Du coup, je me sens devenir propriétaire de mon acte, c’est moi qui décide, en toute connaissance de cause. Alors j’échappe au système commercial qui m’assure que « je peux » consommer toujours plus et n’importe comment pour enrichir ceux qui, derrière les écrans et les cookies, analysent nos habitudes de consommation pour nous faire consommer encore plus.

- Donc, si je résume, la conscience d’achat vous rend actrice et responsable de votre vie alors que le pouvoir d’achat vous manipule !

- Exactement ! confirme joyeusement Fathia. Et voilà comment un simple changement de terme peut changer tout un comportement.

Puis, sur le ton plus confidentiel de notre complicité, elle ajoute :

- Comme vous, je l’ai suggéré dans le questionnaire national. Mais cette suggestion ne sera pas retenue ! Certains systèmes auraient bien trop à perdre ! Ils en resteront au matraquage publicitaire et à cette notion de « pouvoir d’achat » qui, en réalité, n’est que de l’esclavage !

- Oui Fathia. Un esclavage que, non seulement, beaucoup choisissent et entretiennent mais, en plus, réclament toujours plus…

- Toute l’ambigüité de la nature humaine ! Pourtant, entre pouvoir et conscience…

- Vous avez compris la nuance, vous, Fathia. N’est-ce pas l’essentiel ? Quant à la nature humaine, restons optimistes. Le bon sens finit toujours par reprendre le dessus !

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