4 moteur à fluide

 

 

- Agnès ? Tu es là ? C'est très important !

Scotchée à Véga, mon ordinateur, plongée dans l’intrigue de mon nouveau roman, je souris.

Ma messagerie reste ouverte à tous vents, même si je m'y inscris absente.

Et elle, elle l’a deviné depuis longtemps !

"Elle" ? C'est Gaelle, ma copine âgée de dix ans, fille d’un ami écrivain qui, comme moi, tente sa chance sur Internet.

-      Ga-elle ! Sans tréma ! C’est plus simple à écrire ! m’avait-elle précisé le jour de notre rencontre.

-      Alors, va pour Gaelle sans tréma !

Et pour celer notre amitié toute neuve, Gaelle - sans tréma- m’envoya son autoportrait.

 

 

1 gaelle autoportrait pour ses 5 ans

 

 - J’avais cinq ans ! Mais ça reste très ressemblant !

         Si ressemblant que je l’ai joint aux illustrations. Je vous présente Gaelle - sans tréma -. D’ailleurs, je suis sûre que vous l’avez reconnue !

       Futée, persuasive, rigolote, cette jeune demoiselle s’infiltre dans mes horaires informatiques chaque fois qu'elle le désire. Je craque devant ses arguments imparables aussi facilement qu'avec ma propre gamine.
         Et aujourd'hui, une fois de plus « c'est très important ».

Surtout pour elle, évidemment. Alors, ne la laissons pas attendre. A dix ans, tout est si sérieux qu’on n’a pas de temps à perdre !

- Bonjour ma petite fée. Tu vas bien ?

Son visage apparaît sur l'écran. Sourire coquin, regard rieur, coupe ultra courte dorée. Je retrouve avec plaisir l'authentique portrait d'une fillette heureuse, insouciante, pleine de vie.

Depuis plusieurs mois, elle capte mon attention pour entrer dans mon quotidien, insensiblement, comme une souris malicieuse.

Aussi polie que polissonne, elle fait déjà preuve d’un esprit d’à-propos que rien ne peut démonter.

- Je ne te dérange pas ? T’as que cinq minutes, comme d'habitude ?

Réprimande ou simple évidence ?

De toute façon, oui, je n’ai que cinq minutes. Comme d’habitude. Mais qu’importe ! Cela ne la gêne en rien ! Elle sait bien que, pour elle, mes minutes se rallongent.

D’un ton hautement confidentiel, humoristique ou plus grave, elle me confie ses secrets : l'école, les copains, le plus gentil papa du monde, la maman si présente…

Et surtout, elle ne cesse de manifester son insatiable curiosité.
Tout l’intéresse. Mais surtout, l’extraordinaire.

J'ai commencé à lui donner des "recettes de sorcières" puisqu'elle adore le mystère : laits givrés de vanille, limonades à l'oseille, élixirs médiévaux de miel, pains aux fleurs, gratins de trèfle blanc…

Chaque fois elle expérimente ces gâteries culinaires après les avoir soigneusement inscrites dans son "Cahier Magique", futur bréviaire du parfait alchimiste.

- C'est vraiment très important ! souligne-t-elle d’un smiley qui sautille d’impatience.

- Plus que de coutume ?

- Oui ! Aujourd'hui il me faut la recette d'une chose !

- Ah ! Et laquelle ? Un dessert ? Une boisson ?

- Non ! Une chose, un objet. Un truc quoi ! Pour faire un cadeau !

- Ah !

Je réfléchis.

Après l'huile aux mille vertus pour maman, la gelée de sapin à l'orange pour papa, l’essence de longue vie pour mamy…

- Tu veux quoi exactement ?

- Un truc, je t'ai dit ! Un machin qui se mange pas.

- Pour faire un cadeau…

- Euh… Ben vi !

- Pour qui ?

- Pour moi !

C'est clair et net. Spontané, comme toujours. Dans sa réponse aussi affirmative, je devine son envie de me prendre quelques minutes de plus que les cinq accordées la dernière fois, même à rallonge.

Fabriquer un objet demandera plus de temps que copier une recette. Quoique…

- Tu as une idée précise ?

- Un truc magique !

Quelle question ! J'aurais bien dû m'attendre à cette réponse ! Je la connais ma Gaelle. Elle fait référence à mes activités d’ésotéricienne dont je lui livre parfois les plus innocents secrets.

- Ah ! Attends, je réfléchis…

Mentalement, je passe mes travaux pratiques de grimoires en revue. Quel nouvel enseignement transmettre à une enfant de dix ans, aussi ouverte à l'inconnu ?

Un truc ? Un machin ? Voyons, voyons ! Je dois bien avoir ça quelque part !

Attrapeur de vent ? Non. Elle est trop jeune. Véritable pendule ? Encore trop compliqué pour elle. Miroir chargé ? Trop dangereux… Il faut un trésor inoffensif. Ça doit bien exister, quand même !

J'en passe, j'en passe. Finalement, je m'arrête à…

- J'ai trouvé Gaelle. Nous allons fabriquer ensemble un moteur à fluide.

Et, devant la caméra, je lui montre un échantillon du moteur en question, le dernier de ma fabrication, en insistant bien sur tous les détails.

Il s’agit d’un mécanisme de papier, un cylindre traversé d’une barre de bois où se plante un axe de rotation. Sensible et léger, ce moteur rudimentaire posé sur un socle peut être mu par le simple fluide émanant des mains. D’où son nom.

Gaelle regarde avec intérêt ce petit appareil qu’elle n’a jamais vu.

- C'est quoi ça ?

- C'est pour apprendre à utiliser ton magnétisme.

- C'est quoi ça ?

Nettement plus ardu d'un coup ! Je vais donner mon premier cours d’occultisme sur la messagerie Internet, par caméras interposées. Qui plus est, à une enfant Indigo qui n'hésitera pas à critiquer sévèrement la qualité de mon enseignement.

Pire qu’une inspection académique ! Je m'applique donc à cette tâche quasi initiatique. Toute ma réputation ésotérique en dépend !

- D'abord, branche ton micro. Ce sera plus facile si on s’entend.
Sitôt dit, sitôt fait. Je sens mon élève trépigner d'ardeur. Je me lance dans mon explication du magnétisme : courant naturel d’électricité corporelle que chacun d’entre nous émet ou capte, transfert d'énergie.

-     Approche tes deux mains l’une de l’autre et arrête quand tu sentiras de la chaleur. C’est ça le fluide.

Gaelle se concentre sur l'exercice de base que je lui donne via webcam. Plusieurs fois, elle fait le geste avec application. Et ça marche !

Je me réjouis de son plaisir et, après la pratique empirique, nous passons à l’expérimentation scientifique.

- Très bien Gaelle. Tu as compris ce qu'est le magnétisme. Quand tu sens le chaud, c’est ton magnétisme que tu sens. C’est comme un courant électrique dans ton corps. On peut commencer.

Elle s'empare de son « Cahier Magique ».

- Je prends une nouvelle page ?

- Comme tu veux, ma puce.

Je la vois pencher le front sur la feuille pour aligner les premiers mots, studieuse, calme, pour quelques secondes.

Moteur à fluide… C'est le titre ?

- Oui. Mais au lieu de l'écrire, tu vas le fabriquer. Ce sera encore mieux. D'abord il te faut du papier pour découper un rectangle de 15 cm sur 6. Puis dessus, tu dessineras une étoile. Et tu perceras deux petits trous à deux centimètres du haut, un à quatre centimètres et l’autre à onze centimètres du bord gauche.

Aussitôt, Gaelle se met à l'ouvrage. Mesurer, tracer, découper son rectangle, dessiner l’étoile, marquer les repères puis faire les deux trous pour y glisser une traverse, chercher une aiguille à coudre et la planter bien au milieu d’un cure-dents.

-    Il faut qu’elle traverse et dépasse d’environ un millimètre. Pas plus !

Tâche délicate car le cure-dent se casse facilement. Après quelques tentatives malheureuses, nous le remplaçons finalement par une paille à limonade que Gaelle coupe aux bonnes mesures.

Sur l'écran, dans le cadre vidéo, je la vois s'activer. C'est un plaisir de l’observer. Je constate qu'elle se débrouille mieux que la plupart de mes élèves dans cet exercice de base.

Dextérité de ses petits doigts ? Innocence d’une foi encore intacte qui la dynamise ?

La paille est prête, l'aiguille minutieusement enfoncée dans son centre. Gaelle a soigneusement collé la bande de papier en l’enroulant pour en faire un cylindre parfait. Puis, elle positionne la paille en travers en enfilant chaque bout dans les trous du papier et en veillant que l’aiguille soit bien verticale et centrée, comme l’armature d’un minuscule abat-jour.
            - Voilà Gaelle ! Très bien. Ton moteur est fait !

La satisfaction illumine son regard.

- Et comment ça marche ?

- Il te faut une bouteille et son bouchon. Ou un verre retourné.

Elle court à la cuisine, revient avec l’objet.

Après, j’hésite. Comment lui expliquer ? Le mieux est de lui montrer.
Comme elle, je cours à la cuisine pour en rapporter bouteille et bouchon.

- Regarde maintenant.

Je dirige la caméra sur ce que je fais.

Le « moteur » est un cylindre de papier traversé par la paille à une hauteur très précise. L’aiguille piquée dans la paille sert d’axe de rotation. Posée verticalement sur le bouchon qui lui sert de socle, bien centrée, c’est elle qui assure l’équilibre et la fluidité de l’ensemble.

Travail d’orfèvre, d’une grande précision. Car la pointe de l’aiguille doit être posée sur le bouchon pour tenir le moteur en place sans freiner le mouvement.

Ce mécanisme aussi ultra léger que rudimentaire installé, il suffit alors d’approcher une main ou l’autre, bien ouverte, pour qu’il se mette à tourner sous l’effet du magnétisme humain, dans un sens ou l’autre selon la main.

L’étoile devient un repère visuel. Et là, l’impression est vraiment plaisante.

Pour convaincre Gaelle qu’elle en est capable, j’approche ma main du moteur. Quelques secondes de suspense après, il se met à tourner doucement.

Emerveillée, Gaelle ne dissimule pas son étonnement.

- Oui ! Je le vois ! Il bouge ! L’étoile se déplace !

- Alors à toi maintenant !

Avec précaution, Gaelle pose l’aiguille sur le verre retourné, le cylindre de papier bien équilibré. Elle approche la main, d’abord timidement. Puis elle prend de l’assurance.

- Frotte tes mains l’une contre l’autre. Tu verras, ça va augmenter le fluide.

Gaelle s’exécute aussitôt, un sourire intrigué sur les lèvres. Puis elle approche sa main.

Quelques instants d’attente… Avant de l’entendre exulter.

- Ça marche Agnès ! Il tourne !

- Alors, maintenant, mets ta main droite ouverte derrière le cylindre et dis-moi dans quel sens il tourne.

Gaelle s’exécute avec application, attend, observe…

- L’étoile se déplace vers la droite !

- Bravo Gaelle. Maintenant, change de main…

Toujours la même attention, la même curiosité et ce regard brillant.

- Dans l’autre sens ! Elle tourne dans l’autre sens !

- Parfait ! Maintenant, concentre-toi et pense que le cylindre accélère !

Je vois son front se plisser dans l’effort. Sûr que ça va marcher !

Effectivement, le cylindre commence à tourner un peu plus vite, ajoutant ainsi à la preuve du magnétisme celle de la force mentale.

Gaelle ne contient plus sa joie. Et moi, je suis très admirative. Même si je n’ai jamais douté des facultés de Gaelle, je constate qu’elle est la plus douée de mes élèves.

- Je te félicite Gaelle. Je crois que tu feras une excellente sorcière !
           Cette affirmation l’amuse. Elle se lève.

- Je vais montrer ça à papa et maman !

Sur ces mots, elle disparaît, me signifiant ainsi que, pour aujourd’hui, l’entretien est clos.

Je peux retourner à mes écrits le cœur léger.

Ma récréation se termine dans un pur bonheur. La joie de Gaelle ensoleille mon âme. Son regard lumineux de plaisir, son sourire enfantin, son babillage candide… Encore un moment précieux qui s’inscrit dans mon parcours, parfois si solitaire, de romancière.

Moteur à fluide… Moteur à miracles ordinaires. Merci ma petite Gaelle. Gaelle - sans tréma -.

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Note : ce petit moteur de papier a été inventé par le comte de Tromelin. Malheureusement, je n’ai pas trouvé d’informations sur ce personnage, d’autant plus que plusieurs hommes portent ce nom.

Par contre, vous trouverez sur You tube quelques vidéos de ses inventions.

Tromelin précise que, si vous faites tourner le moteur et qu’une autre personne pose sa main sur votre épaule, le moteur accélérera ou s’arrêtera.

S’il s’arrête, demandez à la personne de poser sa main sur l’autre épaule. Il devrait redémarrer.

Cette expérience amusante et facile permet de tester votre magnétisme. Et la puissance de votre pensée, comme vous pouvez le faire avec un pendule

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